musée du diocèse de lyon

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Amalaire

775-850

 

 

 

 

 

 

Selon la Patrologie Latine de Migne existeraient deux AMALAIRE :

- AMALARIUS Fortunatus, archevêque de Trèves en 810, ambassadeur de Charlemagne à Constantinople en 813, auteur d’un Traité sur le Baptême, décédé en 814,

- AMALARIUS Symphosius, prêtre de l’Eglise de Metz, directeur de l’Ecole du Palais sous Louis-le-Débonnaire, auteur d’ouvrages sur la liturgie dont le De ecclesiasticis officiis (820, repris en 827).

Le centre lyonnais de recherche et d’édition Sources Chrétiennes les considère comme une seule et même personnalité.

 

AMALAIRE naît sans doute en 775 près de Metz.

 

Il étudie à l'abbaye de Saint-Martin-de-Tours, dirigée par Alcuin, conseiller de Charlemagne, puis à Aix-la-Chapelle.

 

En 809 il devient évêque de Trèves.

 

En 835 il remplace AGOBARD déposé par le Concile de Thionville et entame une réforme liturgique dans le diocèse de Lyon.

 

Il se heurte alors à l’opposition du clergé et particulièrement du diacre FLORUS qui réussit au Concile de Quierzy en 838 à faire condamner plusieurs de ses thèses et à le faire déposer pour ramener AGOBARD sur le siège lyonnais.

 

AMALAIRE n’entre pas dans les listes épiscopales de Lyon ; il en est dit soit l’administrateur soit le chorévêque durant les trois années de disgrâce d’AGOBARD.

 

Il meurt vers 850 sans doute à Metz.

 

 

 

AMALAIRE est connu pour ses écrits sur la liturgie : Expositio missae, Interpretatio canonis missae, De officiis ecclesiasticis, Liber de ordine antiphonarii, Liber officialis, et quelques lettres.

 

Dans De officiis ecclesiasticis (820, 827) il décrit les pratiques des Eglises à Rome et en France :

- les temps et fêtes liturgiques, en particulier la Semaine Sainte,

- les ordres sacrés et leurs vêtements liturgiques,

- l’ordre de la messe, les placements dans les églises, les cloches, etc.,

- les offices des Heures.

 

Dans De ordine antiphonarii (791), qui se présente comme une compilation des antiphonaires en usage à Rome et à Metz, il explique comment est ordonné l’Office avec ses modifications pour les différentes fêtes et explique l'origine et la signification des textes.

 

 

 

L’interprétation allégorique des rites

 

Jungmann constate qu’aux VIIème et IXème siècles les fidèles étant de plus en plus séparés de l’action liturgique menée par le clergé, « c’est ainsi que se forme et se développe, du point de vue des fidèles, une explication nouvelle de la messe qui ne vise plus les mots incompris, mais les gestes qui les accompagnent et qui sont accessibles à tous les yeux : L’EXPLICATION ALLEGORIQUE. » (Jungmann, I, p.119). Disciple d’Alcuin, AMALAIRE applique l’allégorie à la liturgie romaine comme on le faisait à la liturgie gallicane, mais, lui reproche FLORUS, d’une manière fausse et exagérée.

 

« Tout a une signification : personnes, ornements, instruments du culte, circonstances de temps, actions » (Jungmann, I, p.122) ; les significations sont de divers types mais surtout commémoratif : par exemple, le Gloria évoque les anges annonçant la naissance de Jésus, le répons l’obéissance des clercs, la commixtion du pain et du vin (une parcelle d’hostie consacrée mélangée au vin consacré dans le calice du prêtre) la réunion de l’âme au corps du Christ, la fraction de l’hostie le repas d’Emmaüs, l’inclinaison de tête du célébrant celle du Christ en croix, la « petite élévation » à la fin de la prière eucharistique l’enlèvement du cadavre par Nicodème, etc. IOGNA PRAT donne d’autres exemples à propos du bâtiment-église dans son ouvrage La Maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Eglise au Moyen Age, (2006, pp.299sq).

 

Cette méthode fut condamnée au Synode de Quiercy en 838 : les ombres et les figures conviennent bien à l’Ancien Testament, y était-il dit, mais non au Nouveau, qui exige un rationabile obsequium sans figures vagues ni superstition. Cette condamnation n’a pu empêcher les progrès de la méthode allégorique d’Amalaire, ni sa diffusion croissante (Jungmann, I, p.121).

 

Certaines des interprétations allégoriques d’AMALAIRE ont ainsi traversé les siècles (exemple : celles de la fraction du pain), alors que FLORUS comme d’autres (Raban Maur ou Rémi d’Auxerre) préfèrent donner une explication des rites qui repose essentiellement sur les textes du Nouveau testament et les écrits des Pères de l’Eglise, qui constituent la norme de toute pratique ecclésiale.

 

 

 

La doctrine eucharistique

 

 

Cette méthode amène AMALAIRE à voir dans la liturgie, et la liturgie sacramentelle elle-même, une « représentation » du mystère divin, dans laquelle chaque acteur, chaque parole, chaque geste porte une signification ; il établit des parallèles entre eux et le mystère à exprimer, par le biais de l’interprétation allégorique. Ainsi le prêtre répète-t-il les paroles et les gestes du Christ par ressemblance (similitudo), comme dans les drames liturgiques où l’on joue les épisodes de la vie de Jésus. (CAZAL Yvonne, 1998, p.187). « Il y avait dans tout cela une volonté d’exprimer les mystères invisibles dans une forme dramatique » (BERGER, 1976, p.109)

 

Son contradicteur FLORUS rattache, quant à lui, le sens des rites à la volonté du Christ, telle que les premières générations de chrétiens l’ont transmise :

 

Le Seigneur a remis, transmis, livré (tradidit) par une transmission-tradition à la fois verbale et réelle les paroles sacramentelles au moyen desquelles il rend lui-même présents, de par la puissance de l’Esprit paraclet, son saint corps et son sang. Le calice est celui que le seigneur a transmis (tradidit) aux Apôtres et c’est grâce à cette transmission (ex traditione) que l’Eglise consacre le mystère du Corps et du Sang du Seigneur (De Expositio, col.53A)

(De MARGERIE, 1989, pp114-115)

 

Pour FLORUS l’interprétation allégorique par AMALAIRE de la tripartition de l’hostie avant la communion, en poussant à l’extrême la ressemblance, est condamnable.

 

Amalaire avait expliqué le rite de la fraction de l’hostie comme signifiant trois parties ou trois états du corps du Christ : « Le corps du Christ a trois formes (...) En premier lieu, le corps saint et sans tache pris de la Vierge Marie ; en second lieu celui qui chemine sur la terre ; en troisième lieu, celui qui repose dans les tombeaux. La particule de l’hostie qu’on met dans le calice signifie le corps du Christ ressuscité des morts ; la partie que consomme le prêtre ou le peuple désigne celui qui chemine sur la terre ; celle qui reste sur l’autel, la partie reposant dans les tombes. » Florus voit là non seulement un symbolisme arbitraire et nouveau, mais un danger pour l’unité absolue du corps ecclésial du Christ : « L’unique Chef, le Christ, a un unique corps fait de tous les élus... » « Tous, ceux d’autrefois comme ceux d’aujourd’hui, les vivants aussi bien que les morts, nous sommes un seul pain dans le Christ, nous sommes incorporés et unis au Christ...» Florus exagérait dans ses accusations, mais la thèse qu’il défendait répondait à la vision de l’Église qu’on tenait alors communément, caractérisée par le sens de l’unité de mystère entre le Christ et l’Église, et de l’unité de l’Église entre le ciel et la terre.

(CONGAR, 1970, p.56)

 

C’est le sentiment de l’unité de ce corps qui, au-delà d’une animosité contre l’ancien chorévêque de Lyon, contre un liturgiste trop enclin à créer des symbolismes secondaires, a poussé Florus de Lyon à exciter les évêques francs à faire condamner Amalaire (conciles de Thionville, 835, mais surtout de Quierzy, 838).

(CONGAR, 1970, p.55)

 

DE LUBAC (1944) explique la virulente critique de FLORUS comme une revanche de la déposition temporaire d’AGOBARD, et, resituant l’œuvre d’AMALIE dans son époque, montre comment la commixtion devenait pour lui le nœud de sa démonstration.

 

Son allégorisme, qui s’attache aux moindres détails des cérémonies, en fait le point culminant de tout un système qui lit dans chacun des gestes des célébrants le rappel d’un des traits de la passion, de la sépulture et de la résurrection.

(DE LUBAC, p.341)

 

 

L’action liturgique cléricalisée

 

 

Au IXème siècle, l’action liturgique comme la disposition spatiale des églises tend à séparer le clergé des fidèles.

 

A cette époque les fidèles ne comprenaient plus le latin. A partir de la fin du VIIIe siècle, le Canon est récité tout bas, le prêtre célèbre dos au peuple, les fidèles n’apportent plus leurs offrandes à l’autel, les messes solitaires se multiplient dans les monastères ; au début du IXe siècle, au lieu du simple « qui tibi offerunt », on dit « pro quibus tibi offerimus vel qui tibi offerunt ». Les Ordines rédigés vers le milieu du Xe siècle en pays franc, notamment dans la région rhénane, homologuent et fixent les progrès d’un certain éloignement du prêtre par rapport aux fidèles. Le contenu concret du mot ecclesia pourrait bien en être affecté. On pourrait commencer à cette époque la liste des témoignages faisant consister l’Église principalement dans le clergé.

(CONGAR, 1970, p.57)

 

La théologie d’AMALAIRE accompagne et justifie cette évolution, tandis que FLORUS s’oppose à ce qui lui semble être une innovation contraire à la Tradition.

 

Dans le Liber officialis d’Amalaire, vers 827, le sacrifice eucharistique apparaît comme offert moins par tous les fidèles (par le ministère de leurs prêtres) que par les prêtres pour les fidèles. Le prêtre entre seul dans le Canon. Florus, dans son remarquable De actione missarum (835-838) exprime mieux la tradition ancienne. Pour lui la célébration eucharistique ne comporte pas un seul pôle actif, le prêtre qui la préside, mais deux : le Christ a remis la célébration du mémorial de sa Passion aux Apôtres, et ceux-ci « generaliter omni ecclesiae » (c. 60 : PL 119, 52 B - 53 B). Dans cette célébration il y a deux personnes actives, encore que dans des conditions inégales, le sacerdos et l’ecclesia, c’est-à-dire l’assemblée des fidèles. Florus a créé la formule appelée à devenir classique : « quod enim adimpletur proprie ministerio sacerdotum, hoc generaliter agitur fide et devotione cunctorum », « ce qui est accompli proprement par le ministère des prêtres est fait par l’ensemble, grâce à la foi et à la dévotion de tous les fidèles ».

(CONGAR, 1970, pp.56-57)

 

 

 

L’influence d’Amalaire

 

 

L’influence d’AMALAIRE est considérable dans la théologie et la pratique sacramentelle catholiques, car tous les auteurs s’autorisent de lui pour mener une interprétation allégorique de la liturgie, et de la messe en particulier, expliquant le sens de chaque vêtement, geste, tonalité, parole, etc., du prêtre et de ses assistants (DE LUBAC, 1944, deuxième partie). Jungmann, dans son « explication génétique de la messe romaine », regrette que des théologies comme celle de FLORUS n’aient pu freiner cette évolution liturgique.

 

Malheureusement, par la suite, l’influence de ces tentatives s’effaça devant celle d’Amalaire, surtout celle de son ouvrage capital : De ecclesiasticis officiis.

(Jungmann, I, p.122).

 

Il n’est guère étonnant que l’allégorie qui triompha durant plusieurs siècles ait laissé quelques traces dans la liturgie de la messe telle qu’elle est venue jusqu’à nous ; il s’agit de rites qui ont été ajoutés pour faire comprendre le Jeu sacré.

(JUNGMANN, I., p.155)

 

Et c’est précisément ce que vise le texte de la Constitution Sacrosanctum concilium du Concile Vatican II, privilégiant d’autres types d’interprétation des rites.

 

En gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera ; on omettra ce qui, au cours des âges, a été redoublé ou a été ajouté sans grande utilité ; on rétablira selon l'ancienne norme des Pères, certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire.

(n°50)

 

 

 

 

 

DOCUMENTS

 

 

- HENRION, MIGNE, 1862, Histoire ecclésiastique depuis la création jusqu’au pontificat de Pie IX, col.576-581

 

- DE LUBAC Henri, 1944, Corpus Mysticum. L’Eucharistie et l’Eglise au Moyen Age

 

- JUNGMANN Joseph André, 1951, 1952, 1954, Missarum sollemnia. Explication génétique de la messe romaine, trois tomes

 

- De MARGERIE Bertrand, 1989, Vous ferez ceci en mémorial de moi. Annonce et souvenir de la mort du Ressuscité

 

- CONGAR Yves, 1970, L’Eglise de saint Augustin à l’époque moderne

 

- BERGER Blandine Dominique, 1976, Le Drame liturgique de Pâques. Liturgie et théâtre, p.107-112

 

         - DECOURT Georges, 1990, La Régulation théologique des pratiques liturgiques. L’orthopraxie liturgique

(en particulier §.22. (doc.22) Analyse critique de la réforme liturgique et §.2223. (doc.26) Régulation historique)

 

         - CAZAL Yvonne, 1998, Les Voix du peuple. Verbum Dei. Le bilinguisme latin. Langue vulgaire au Moyen Age

 

 

g.decourt