musée du diocèse de lyon

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card. Maurin : Syndicats et Mutualités catholiques

1918

 

 

 

 

 

LETTRE

DE

SON EMINENCE LE CARDINAL-ARCHEVEQUE DE LYON

AU CLERGE ET AUX FIDELES DE SON DIOCESE

Recommandant la création de Syndicats et de Mutualités catholiques

 

 

 

Nos très chers Frères,

 

 

Dans notre dernière Instruction pastorale, nous inspirant des recommandations fréquemment renouvelées par le Saint-Siège, nous avons exhorté les fidèles de notre diocèse à s’unir, en dehors de tout esprit de parti, sur le terrain catholique pour la défense de leurs intérêts religieux et la restauration du règne du Christ. Nous avons acquis la certitude que nous n'avons pas en vain lancé notre appel et nous attendons les plus heureux et les plus féconds résultats de la Ligue que nous avons conçu le dessein de fonder.

 

Aujourd’hui c'est un nouvel appel de concorde et d'union que nous voulons faire entendre. Nous l’adressons à la foule immense des travailleurs qui peuplent nos usines du Rhône et de la Loire. Notre-Seigneur, venu au monde pour causer tous les hommes, n'en a pas moins voulu donner des marques d'une particulière prédilection aux hommes accablés sous le poids du jour et de la chaleur. « Venez tous à Moi, leur dit-il, et je vous réconforterai. Venite ad me omnes qui laborati et onerati estis et ego reficiam vos » (Matth., XI, 28) L'Evangile nous montre comment il a eu pitié du peuple qui l'avait suivi au désert et comment, pour le nourrir, il a multiplié miraculeusement les pains et les poissons.

 

L’Eglise, héritière de la tendresse du Sauveur, n'a cessé, dans le cours des siècles, de s'intéresser tout spécialement au monde des travailleurs et elle s'est appliquée à les unir entre eux par les liens de fortes et bienfaisantes institutions. La tourmente révolutionnaire a tout détruit et a laissé dans l’isolement, la faiblesse et la misère, ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Une réaction devait inévitablement se produire et cet individualisme exagéré ne pouvait manquer de faire place à un communisme dangereux. La méconnaissance des principes chrétiens d'ordre, de justice et de charité, qui doivent présider à la grande loi du travail a malheureusement engendré ces haines de classes, ces guerres sociales si désastreuses dans le passé et si menaçantes pour l'avenir. La France ne serait sortie d'un danger que pour tomber dans un autre si, après avoir conquis la paix extérieure, elle voyait les riches et les pauvres, les patrons et les ouvriers se combattre dans un duel obstiné. Aussi, estimons-nous remplir l'un des devoirs les plus impérieux de notre charge en favorisant de tout notre pouvoir ce qui nous paraît être de nature à faire régner la concorde et la paix dans le monde du travail.

 

Si la question sociale, nos très chers Frères, était une question purement économique, nous nous reconnaîtrions incompétent à nous en occuper. Comme elle est, au contraire, étroitement liée à la Morale et à la Religion, nous estimons qu'on ne peut la résoudre en dehors des enseignements de Jésus-Christ et de son Eglise. « C'est avec assurance, a dit le pape Léon XIII, et dans toute la plénitude de notre droit que nous abordons ce sujet : car la question qui s'agite est d'une nature telle qu'à moins de faire appel à la Religion et à l'Eglise, il est impossible de lui trouver une solution efficace. » (Rerum novarum, § Confidenter.)

 

Il y a toujours eu et il y aura toujours dans le monde des riches et des pauvres ; de tout temps il s'est élevé des conflits entre le capital et le travail. Mais aujourd'hui la lutte est à l'état aigu et elle aboutira fatalement à une catastrophe irrémédiable si les bases de l'ordre social — Dieu, Religion, Patrie, Famille, Propriété — continuent à être battues en brèche.

 

Insuffisamment instruit des vérités surnaturelles, perverti par la mauvaise presse, séduit par le sophismes qu'on lui jette en pâture, l'ouvrier abandonne peu à peu la pratique de la religion, perd la foi et trop souvent grossir l'armée des révolutionnaires qui rêvent de tout niveler ou même de tout détruire. Le mal est profond et il faut y porter remède avant qu'il ne s'étende encore et que la cause ne soit désespérée. Il reste, grâce à Dieu, dans le monde des travailleurs, un grand nombre d'esprits droits et honnêtes voyant le péril et désireux de s'y soustraire, mais poussés par la violence et aussi par le besoin dans une fausse voie. Ils ne manqueront pas d'en sortir pour peu qu'ils se sentent protégés.

 

Nous avons eu l'occasion d'en faire l'expérience dans un diocèse voisin. Que de fois nous avons entendu des ouvriers et surtout des ouvrières nous dire : « Nous gémissons d’être affiliées à la Confédération générale du travail. Les blasphèmes proférés dans les réunions publiques blessent notre foi et révoltent nos consciences. Aussi, nous abstenons-nous d'assister aux conférences, mais nous ne pouvons nous retirer du Syndicat. Dans telle et telle usine, on en fait une condition absolue. C'est donc pour nous une question de vie ou de mort.

 

Nous ne pouvions, mes très chers frères, répondre à ces ouvertures par l'indifférence. II nous a semblé, au contraire, que nous nous conformerions aux traditions de l’Eglise et aux enseignements des Souverains Pontifes en donnant notre appui et le plus large concours aux syndicats et mutualités catholiques. Ce sera l'honneur et l'une des grandes joies de notre vie d'avoir contribué à les développer et à les affermir.

 

Les syndicats libres féminins de l'Isère font ouvertement profession de catholicisme et s'efforcent tout à la fois de promouvoir les intérêts matériels et les intérêts spirituels et moraux de leurs membres. On y aime la profession, on s'y applique à l'organiser. Les délégués des patrons et les déléguées des ouvrières discutent, entre eux, dans un parfait esprit de justice, les questions qui touchent à l'amélioration des conditions du travail. De tels entretiens ne peuvent que produire d’heureux fruits. Tout récemment, à la satisfaction de tous, il s’est établi, dans l'industrie de la soie pour l'application de la Semaine Anglaise et l’adoption d’un tarif minimum de salaires, un accord que nous voudrions voir se généraliser.

 

Nous estimons, nos très chers frères, que travailler ainsi au rapprochement du capital et du travail, ces deux importants facteurs de la production, c’est préparer le règne de la paix sociale et barrer la route au socialisme chaque jour plus menaçant. Non, non, il n'est pas vrai de dire que la haine nt créatrice. La haine, nous en faisons la douloureuse expérience, met tout à feu et à sang. Ce qui est vraiment créateur, c'est la justice, c'est la charité. Il n'y aurait jamais ou presque jamais de conflits entre patrons et ouvriers s'ils faisaient de ces vertus la règle constante de leurs rapports. Or, c'est ce à quoi s'appliquent les syndicats catholiques. On ne saurait donc les entourer de trop de sympathie et de mettre trop de soin à en promouvoir l'extension.

 

C'est pourquoi, nous exhortons vivement les ouvriers chrétiens de notre diocèse à ne pas rester isolés mais à s'unir dans des groupements où ils trouveront en même temps qu'une protection pour leur foi une aide puissante pour leurs intérêts matériels. Sans doute, ils doivent tout d’abord avoir constamment sous les yeux les paroles du Notre-Seigneur : « Que sert à l’homme de gagner l’univers s'il vient à perdre son âme. (Matth., XVI, 26.) Cherchez avant tout le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît (Ibid. VI, 33.) » Ils doivent observer la loi morale, fréquenter les sacrements, ces sources divines où l’âme se purifie de ses taches et puise la sainteté. L'homme ne vit pas seulement de pain. Mais, comme cet aliment est nécessaire à sa vie, il faut bien qu'il soit assuré de ne jamais en manquer pour lui et sa famille. Il l'acquerra par son travail. Rien ne supplée l’effort personnel. « Toutefois, nous dit lek pape Léon XIII, l'expérience quotidienne que fait l'homme de l’exiguïté de ses forces l'engage et le pousse à s’adjoindre une coopération étrangère. C'est dans les saintes Lettres qu'on lit cette maxime : Il vaut mieux que deux soient ensemble que d’être seul, car ils tirent de l’avantage de leur société. Si l’un tombe, l’autre le soutient. Malheur à l’homme seul, car lorsqu'il sera tombé, il n'aura personne pour le relever (Eccl., IV, 9, 10) ; et cette autre : « Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte. » (Prov., XIII, 19.)

 

Unissez-vous donc, chers ouvrier chrétiens, sans jamais vous écarter des règles de la justice, conscients de vos devoirs en même temps que de vos droits, efforcez-vous d'améliorer votre condition sociale et cherchez dans l'association le moyen efficace de traverser les jours mauvais du chômage et de la maladie.

 

Quant à vous, nos très chers frères, auxquels Dieu a départi les dons de l'intelligence et de la fortune, vous ferez œuvre méritoire si, vous constituant les protecteurs des personnes vouées au travail, vous vous appliquez à accroître leur prospérité tant domestique qu'individuelle et à régler avec équité les relations réciproques des patrons et des ouvriers. Il existe, nous le savons, dans notre diocèse de ces hommes et de ces femmes d'intelligence et d'action, dont le concours nous est acquis.

 

A l'œuvre donc ! Et comme le problème n'est ni facile à résoudre ni exempt de péril, marchons toujours à la lumière de l’Evangile et des enseignements du siège apostolique. Que Dieu bénisse nos projets et puissions-nous voir régner, au sein du monde du travail, l'abondance et la paix !

 

 

Et sera notre présente Lettre lue et publiée dans toutes les églises de notre diocèse, le dimanche 24 février.

 

 

 

† L. J. Card. MAURIN,

        Arch. de Lyon.

 

 

 

 

SOURCE : Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 22 février 1918